« Penser » le changement
Par Jean-Louis Sentin
Novembre 2004
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Lors de sa réunion plénière du 12 octobre 2004, l’ANDCP Provence a
invité Jean-Louis Sentin à prendre la parole puis à animer un débat sur
le thème : « Penser » le changement. Dans cet article nécessairement
conceptuel, daté de novembre 2004, le conférencier reprend l’essentiel
de son exposé.
Introduction
Le changement est devenu permanent. L’espoir d’une longue période de
stabilité entre deux bouleversements est à ranger au rayon des utopies.
Les moments de pause eux-mêmes n’en sont pas vraiment : pendant ce
temps, le système régénère et réorganise l’énergie qu’il libérera pour
l’impulsion suivante, comme la chrysalide immobile se prépare à devenir
papillon. On observe un asynchronisme grandissant entre le temps de la
finance (6 mois à 3 ans), celui de l’industrie (3 à 10 ans), celui des
hommes (en principe 41 années d’activité professionnelle). De plus en
plus mobile, le capital fait masse rapidement, tandis que le travail
reste fondamentalement plus territorialisé, lié à des identités
fragmentées. La Chine et l’Inde vont nous concurrencer par le bas (les
salaires) et par le haut (les produits technologiques). Le clivage
s’accroît entre ceux qui ont les ressources stratégiques (compétences,
réseau…) pour affronter avec optimisme la nouvelle réalité du monde et
les autres.En un mot, il ne faut pas s’attendre à ce que la vie des DRH
devienne un long fleuve tranquille. Je vous propose d’en prendre acte et
d’inventer une vision de vos missions et de vos pratiques qui intègre
sans restriction l’idée de changement permanent comme un nouveau
paradigme. Dans cette perspective, je voudrais partager avec vous
quelques uns des concepts –les uns assez connus, d’autres plus originaux
- dont je me sers fréquemment pour éclairer et étayer ma pratique de
l’accompagnement des organisations en mutation.
Au cours d’une mission, j’y fais explicitement référence avec certains
de mes interlocuteurs, pas avec tous. En effet, le risque existe d’être
contreproductif en suscitant la résistance de ceux qui veulent de
l’action concrète, pas des idées. Toutefois, la question sur laquelle
l’ANDCP Provence m’a demandé de m’exprimer ce soir est : comment
« penser » le changement ? Il me semble donc bienvenu de parler de
concepts.Trois quarts d’heure d’exposé, une heure de débat, tel est
notre programme. Si vous le voulez bien, profitez de ce temps pour
laisser de côté vos préoccupations opérationnelles immédiates et pour
porter un regard plus distancié sur vos entreprises et votre métier de
DRH. Si les réflexions que nous allons échanger vous inspirent quelques
idées nouvelles pour l’action, il me semble que notre réunion aura
atteint son objectif.
1-L’idée même de changement, qui nous paraît
aller de soi, est récente.
A fortiori, l’idéologie du changement.
- Beaucoup de philosophes grecs « pensent » le monde comme permanent.
- Ceux qui envisagent le changement (Aristote, Héraclite…) le
regardent
comme une nécessité en quelque sorte écrite d’avance, mais non pas comme
un accident, un aléa.
- Il faut attendre Hegel, deux mille plus tard, pour qu’émerge la
vision
moderne du changement qu’aujourd’hui la plupart d’entre nous a
intériorisée peu ou prou.
Ainsi, nous croyons tout à la fois que l’incertain existe, que nous
avons prise sur ce qui advient, que le devenir se joue à travers la
résolution de l’opposition entre le réel et la pensée. Nous admettons
que le changement et la permanence sont liés. Nous imaginons que le
temps et le changement sont inexorables, impalpables dans l’instant,
sensibles seulement a posteriori. Les plus lucides d’entre nous
acceptent l’idée que percevoir une chose équivaut à la figer, que toute
vision de la réalité est un arrêt sur image trompeur.
Quant à l’idéologie du changement, c’est-à-dire l’affirmation que le
changement est une valeur positive en soi, une réalité indépassable,
elle est devenue depuis trente ans un fait sociétal massif, tout au
moins dans le monde des décideurs, des leaders d’opinion, des high
performers.
2-Le changement est un paradoxe
Pressentie par Parménide, démontrée par Hegel, la dimension paradoxale
du changement est devenue tangible et concrète pour le plus grand nombre
avec le développement de la cybernétique au 20ème siècle. En effet,
l’observation du fonctionnement de n’importe quelle machine à input (un
thermostat par exemple) nous permet de constater que :
-
Pour que ça ne change pas, il faut que ça
change
La stabilité du comportement de la machine (autrement dit son non
changement) résulte d’un processus permanent d’ajustement (autrement dit
son changement) à un autre niveau. Comme un cycliste qui, pour aller
droit, doit effectuer de légers mouvements oscillatoires et qui part
dans le fossé si le guidon de son vélo se bloque.
-
Et réciproquement, pour que ça change, il faut que ça ne change pas
Un système ne peut évoluer (c’est-à-dire changer) que s’il a une
pérennité, une homéostasie suffisantes pour ne pas exploser ou imploser
(c’est-à-dire une capacité de non changement).
Le mot changement est donc un mot-valise à utiliser avec discernement.
3-Les changements de type 1 et de type 2
Empruntant à la cybernétique ses grilles de lecture pour analyser les
comportements humains, l’anthropologue Gregory Bateson a développé dans
les années cinquante la notion de changements de type 1 et de type 2,
rapidement popularisée par l’équipe du Brief Therapy Center du mental
Research Institute de Palo Alto(1):
Les changements de type 1
Ils ont lieu à l’intérieur d’un système qui reste lui-même inchangé et
dont ils contribuent à la permanence. Ce sont des processus adaptatifs,
éventuellement porteurs d’améliorations, mais fondamentalement
homéostatiques.
Dans les organisations, les démarches Qualité, les procédures ISO,
l’hygiène et la sécurité, la formation appartiennent à cette catégorie.
Les changements de type 2
Ils modifient les lois du système, participant ainsi à sa
transformation. Ce sont des processus intégratifs générateurs de
néguentropie.
Une entreprise qui remet radicalement en question sa vision du marché,
ou ses valeurs, ou qui effectue un saut technologique majeur opère un
changement de type 2.
Cette typologie apparemment simple et de bon sens est moins aisée à
comprendre qu’on le pense. Toutefois, elle est extrêmement utile pour
réfléchir à la véritable nature des transformations que nous pilotons
dans nos organisations et pour choisir les processus les plus adéquats.
Retenons que :
Les « vrais » changements sont de type 2. Ce
sont les plus difficiles à
« penser » et à mettre en œuvre.
Les changements de type 1 et de type 2 se
complètent plus qu’ils ne
s’opposent.
4-Logique de la panne et de la réparation,
logique de la crise et de la transformation
Un autre éclairage sur le changement, qui me paraît bien compléter le
précédent, consiste à réfléchir en terme de panne et de crise.
- La logique de la panne et de la
réparation
La logique de la panne est traditionnellement celle des techniciens.
Elle est mécaniste. Elle présuppose qu’une réparation permettra de
retourner à l’état ad ante. Elle est rassurante car elle renvoie à des
schémas de pensée connus. Elle est sœur de la logique de l’optimum qui
induit qu’une seule solution est meilleure que toutes les autres.
Elle incite à vouloir contrôler l’incontrôlable et prédire
l’imprédictible. Très efficace pour résoudre des problèmes de machines
(il n’y a rien de mieux à faire qu’à changer un joint de culasse cassé
ou qu’à nettoyer le siphon d’un évier bouché), la logique de la panne et
de la réparation est inadéquate pour accompagner la mutation d’une
entreprise, parce que celle-ci est un système vivant.
- La logique de la crise et de la
transformation
La logique de la crise, radicalement différente, constitue une approche
beaucoup mieux adaptée pour gérer de véritables mutations. Elle
présuppose l’existence latente de multiples scénarios possibles,
l’émergence soudaine d’une solution de viabilité, la transformation
partiellement imprévisible et incontrôlable du système, sans retour en
arrière possible. Ce qui suscite légitimement de l’appréhension, voire
de la peur.
C’est pourquoi, beaucoup de responsables se décrivent volontiers comme
des managers de la crise (c’est dans l’air du temps) mais continuent
d’analyser et d’affronter leurs difficultés en termes de panne.
De ce fait, ils prennent le risque de faire toujours plus de la même
chose au lieu de véritablement innover.
4- Le changement est d’abord dans nos
têtes
Picasso affirmait que la beauté est dans l’œil de celui qui regarde. On
pourrait en dire autant du changement. Transformer la réalité, ou
s’ajuster à sa transformation, c’est d’abord changer la représentation
que nous en avons. Et ce n’est pas le plus facile. A ce jeu, nous
n’avons pas tous la même lucidité : il y a les visionnaires et les
autres.
Le changement de type 2 est par essence
scandaleux
Il oblige à renoncer aux anciennes croyances pour questionner le
problème à un niveau de logique supérieur, autrement dit à un méta
niveau. Toute l’histoire des sciences montre que cette démarche fait
scandale : passer d’une conception géocentrique à une conception
héliocentrique du monde, ou du créationnisme au darwinisme, ou de la
géométrie euclidienne à la théorie de la relativité n’est pas aisément
admissible pour le plus grand nombre.
L‘enfermement mental dans « les neuf
points »
En fait, les limites de notre compétence à changer la réalité sont
d’abord celles que nous imposent les cartes du monde, les systèmes de
représentation dans lesquels nous nous enfermons.
Une métaphore puissante de cette claustration nous est donnée par le
fameux exercice des neuf points, aujourd’hui connu de beaucoup de
personnes ayant participé à un séminaire de créativité ou de
développement relationnel.
La consigne est de relier les neuf points par un trait continu de stylo
constitué de quatre segments de droite. La plupart de ceux qui tentent
de résoudre le problème échouent car ils n’imaginent pas de sortir du
carré à l’intérieur duquel il n’y a aucune solution. Et pourtant, rien
ne leur interdit de le faire.
5-Une difficulté : les acteurs changent de
systèmes de représentation de manière asynchrone
Les quelques exemples que je viens d’évoquer montrent qu’il existe des
dirigeants visionnaires et d’autres qui le sont moins, ou pas du tout.
Mais ne sommes-nous pas tous dans le même cas : consultants, directeurs,
managers, techniciens, opérateurs, syndicalistes ? Dessiner l’avenir,
c’est prendre le risque de se tromper.
Considérons l’hypothèse simple où un chef d’entreprise clairvoyant
perçoit avant les autres la nécessité d’une mutation. Il lui reste à
partager sa vision avec son état-major, ses interlocuteurs industriels
et financiers, son encadrement, ses partenaires sociaux, son personnel.
Dans la plupart des cas, les différents acteurs du système réagiront de
manière asynchrone, aussi bien dans leurs résistances que dans leur
acceptation du changement.
En interne, la DRH tient alors un rôle important : c’est sa
responsabilité de prendre en compte cet inévitable asynchronisme dans
les processus de médiation et de maturation qu’elle va mettre en œuvre.
A partir des antagonismes initiaux, elle rendra ainsi possible
l’émergence de représentations nouvelles de la réalité, non pas
conjointes et univoques, mais suffisamment convergentes pour que, à un
certain moment, l’opinion bascule du côté du changement, les parties les
plus influentes du système ayant fait chacune à leur rythme leur propre
mutation.
6-Les projets et les croyances partagées comme
« attracteurs » des systèmes sociaux
Le titre de ce paragraphe est, je l’admets, un peu abscons. L’idée
sous-tendue, bien connue des anthropologues, est que ce qui fait
« tenir » tous les systèmes sociaux sans exception, couples, familles,
communautés, nations, entreprises, ce sont des projets et des croyances
partagées :
- Lorsque les yougoslaves cessent de croire à la Yougoslavie, celle-ci
implose.
- Lorsqu’un homme et une femme n’ont plus foi en leur destin commun,
ils
se séparent.
- Lorsque les salariés ne trouvent plus de sens dans leur travail,
l’entreprise se fragilise.
C’est ainsi qu’un bouleversement de l’univers symbolique est le
corollaire de toute mutation importante, qu’elle soit technique,
organisationnelle, économique. Comment la DRH peut-elle aider le
management à prendre en compte cette dimension spécifique du changement?
Pour apporter un éclairage un peu nouveau sur cette question, je ferai
un emprunt au biologiste Francisco Varela (2). Celui-ci a mis en avant
la
notion d’autopoïese, c’est-à-dire la capacité des systèmes vivants à
engendrer et à spécifier de façon continue leur propre organisation.
Se référant à la théorie du chaos et aux travaux de Ilya Prigogine, il
suggère notamment que l’identité à l’instant t d’un système vivant est
déterminée par la spécificité de son génome, mais aussi par la
spécificité de l’organisation de celui-ci autour d’un attracteur, en
quelque sorte son point d’homéostasie. Les fluctuations sont amorties
par des rétroactions positives ou négatives.
Lorsque, pour des raisons diverses, le système ne parvient plus à
préserver sa stabilité autour de cet attracteur, il entre en crise,
bifurque et se réorganise autour d’un nouvel attracteur. Autrement dit,
il mute. La limite de cette mutation, au delà de laquelle il meurt, est
déterminée par un cône de viabilité lui-même émergeant, c’est-à-dire non
déterminé à l’avance.
Par analogie, je suggère de considérer les projets, les mythes, les
valeurs, les rites d’un système social comme des attracteurs. Le système
entre en crise et bifurque lorsque sa croyance en ces attracteurs
s’affaiblit et qu’il se trouve face à l’obligation vitale de les
réactualiser (3).
Pour en revenir aux entreprises, les hommes et les femmes qui les
constituent et les font vivre s’organisent donc autour d’attracteurs -
projets, mythes, valeurs, rites - qu’ils partagent à la fois dans
l’authenticité et le malentendu.
Rares sont les dirigeants et les managers qui, intentionnellement ou
pas, n’utilisent pas ces puissants mobiles de toute vie collective pour
développer le sentiment d’appartenance et la solidarité de leurs
collaborateurs, pour les entraîner vers la direction qu’ils ont fixée.
Le problème advient lorsqu’un attracteur qui a été une puissante
ressource de motivation et d’énergie pendant des années ne fait plus
l’affaire, soit parce que la réalité des pratiques dément de plus en
plus le principe initial, soit parce que les responsables, sous la
contrainte extérieure ou par conviction, décident une bifurcation, un
changement de cap radical.
Puisque la transformation des représentations est nécessairement
asynchrone, tous ceux qui s’imaginent à tort ou à raison être des
perdants du changement ressentiront cette bifurcation comme un abandon,
voire une trahison des valeurs et de l’identité de l’entreprise, comme
une rupture du contrat moral qui relie la Direction et le personnel.
Comment gérer une telle situation d’un point de vue déontologique et
pratique, surtout lorsqu’elle tend à se répéter de plus en plus
fréquemment ?
Sans prétendre apporter de réponse générale à cette question, je ferai
les remarques suivantes :
-
Dans les entreprises dirigées selon une
logique purement financière
Dans les entreprises dirigées selon une logique purement financière, il
est illusoire et souvent inutile de rechercher l’adhésion du plus grand
nombre. Seule compte la coopération d’une élite restreinte dont les
motivations rencontrent d’une manière ou d’une autre celles de
l’actionnaire. D’une certaine manière, les membres de cette élite
constituent le sous-système stratégique dont les changements
d’attracteurs sont réellement importants. Avec le reste du personnel,
certaines Directions choisissent de se comporter correctement, d’autres
jouent cyniquement le rapport de force. Parfois, elles sous-estiment les
résistances et se trouvent face à un conflit social à la dangerosité
inattendue. Souvent, elles parviennent à leurs fins. Je ne m’attarderai
pas sur ce type de situation qui ne laisse guère de place à un
accompagnement écologique, optimiste et humaniste du changement.
-
Dans les entreprises dirigées selon une
logique industrielle
Dans les entreprises dirigées selon une logique industrielle (ou qui
intègrent pleinement cette logique), le compromis et la coopération avec
le plus grand nombre des salariés sont nécessaires pour au moins deux
raisons :
- le personnel constitue une ressource authentique et reconnue ;
- le projet de l’organisation est d’assez long terme pour que les
hommes
puissent y inscrire individuellement leur propre projet professionnel.
Ce cas de figure est le plus intéressant pour les DRH que vous êtes (et
pour le consultant que je suis) car il nous met au défi d’être à la fois
imaginatifs, éthiques et efficaces.
- Comment, dans de telles entreprises, prendre en compte la question
des
bifurcations ?
- Les dirigeants doivent-ils les préparer en catimini ou les
annoncer à
l’avance au risque de voir se dresser contre eux tous les partisans du
non changement ?
- Doivent-ils renoncer à donner du sens à l’action collective au
motif
que l’aléa et l’incertain sont si grands qu’ils ne peuvent tenir aucune
promesse ?
- Doivent-ils se satisfaire d’un processus d’animation délégué au
management intermédiaire et fondé sur la juxtaposition et la succession
de quelques projets d’équipe concrets, ponctuels et courts ?
- Doivent-ils conclure que c’est à chaque employé de s’accommoder du
changement et de dessiner, dans le chaos, son propre projet
professionnel ?
7-Oser être des dirigeants et des managers
porteurs de sens
Il n’y a pas de réponse toute faite aux questions qui viennent d’être
posées et chaque option a sa part de pertinence. Cependant, ma
conviction personnelle est que :
- Les salariés ont besoin de sens, même si celui-ci change au fil des
évènements.
- Pour les dirigeants, une option souvent fructueuse est d’oser être
les
porteurs de ce sens.
- Les DRH peuvent et doivent les inciter et les aider à le
faire.
Une utopie modeste
- Dans les entreprises dirigées selon une logique industrielle (ou qui
intègrent pleinement cette logique), le compromis et la coopération avec
le plus grand nombre des salariés sont nécessaires.
- Un projet ne peut plus être, comme il y a trente ans, une grande
fresque décrivant un avenir prévisible et planifié.
- Ni, comme il y a quinze ans, un hymne à la gloire d’une entreprise
supposée conquérante et peuplée de conquérants.
- Il se réduit aujourd’hui, mais ce n’est pas rien, à quelques principes
et à une vision globale qui fondent l’identité de l’entreprise pendant
une durée
Il se décline en multiples projets opérationnels impliquant des équipes
naturelles de travail.La part d’utopie que contient le projet de
l’entreprise au sens où je l’entends n’est donc pas une asymptote
paradisiaque telle que les révolutionnaires l’avaient imaginée sur le
modèle religieux. Elle est un espace proche, atteignable de manière
temporaire par des êtres qui savent que la partie va continuer. Une
utopie modeste en quelque sorte, ou partielle.Pour les dirigeants, il
s’agit de croire avec assez de confiance à cette utopie pour amener les
autres à y croire aussi. Et il s’agit aussi d’assumer avec simplicité
les bifurcations inévitables. Celles-ci sont inhérentes, Francisco
Varela le souligne, à la pérennité de toute forme vivante. Au moment où
elles se produisent, elles peuvent susciter un sentiment de
découragement, voire de désespoir. Mais lorsqu’on regarde les avatars
d’une entreprise d’un point de vue rétrospectif, il arrive fréquemment
qu’une grande cohérence apparaisse. Les bifurcations ne sont pas
nécessairement des trahisons. Elle peuvent être le moyen de préserver,
dans le long terme, la fidélité à l’essentiel.
L’importance du plaisir
Le projet ou les projets, je l’ai souligné, ne sont pas forcément
« gaulliens ». Ils peuvent être « légers », hédonistes. C’est d’ailleurs
une condition de leur acceptation par les jeunes. Ceux-ci, tout au moins
lorsqu’ils ont les moyens de choisir, revendiquent dans leur activité
professionnelle une dimension créative, ludique, imaginaire. Faute de
quoi, ils zappent d’entreprise en entreprise à la recherche d’un
ré-enchantement (par opposition au désenchantement du monde évoqué par
Max Weber).
Dans ce contexte, quel(s) projet(s) faire émerger? Comment y mettre
assez de jouissance pour que les 25/40 ans mobilisent individuellement
et collectivement leur énergie dans l’intensité de l’instant et pas
seulement du futur ? Les réponses apportées à cette question nouvelle
sont, pour l’instant, de l’ordre du bricolage. A l’austère proposition
de Nietzsche : «L’homme qui sait pour quoi il agit, supporte n’importe
quel comment», il faut désormais ajouter l’invitation du poète: « Carpe
diem », c’est-à-dire: « profite du jour présent. »
Le changement fait souvent peur. Mais il peut être aussi un plaisir :
- Plaisir de la découverte et d’une activité moins routinière.
- Plaisir du risque pour les plus audacieux.
- Plaisir de travailler ensemble au service d’un projet, plaisir
d’inventer et d’apprendre.
D’autant plus que changer ne signifie pas changer tout. Il y a des
valeurs, des habitudes, des relations auxquelles on tient et qu’on n’est
pas obligé d’abandonner.
Conclusion
La carte n’est pas le territoire et les concepts que je viens de
présenter brièvement visent moins à rendre compte d’une réalité complexe
qu’à stimuler l’imagination et la créativité de chacun, à aiguiser son
regard sur son entreprise.
En effet, je suis convaincu que les DRH ne doivent pas se laisser
enfermer dans les techniques RH, comme l’urgence les y pousse, mais se
donner le temps et la distance intellectuelle nécessaires pour se
positionner en stratèges du changement.
Je conclurai en soulignant que le mot crise vient du grec krisis qui
signifie décision :
- Décision à prendre face à un changement inévitable, irréversible,
difficilement modélisable.
- Décision d’accepter une bifurcation à bien des égards imprévisible.
- Décision parfois a posteriori (nous découvrons un beau jour que ce qui
nous semblait hier effrayant nous paraît soudain acceptable et parfois
même souhaitable), mais décision quand même, ce qui est tout le
contraire de la soumission passive.
Nous avons donc des marges de manoeuvre. C’est une bonne nouvelle pour
les dirigeants et les managers dont le métier est justement de décider,
et notamment pour vous, les DRH, au cœur de tous les paradoxes et de
toutes les contradictions de l’entreprise.
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(1) Changements, paradoxes et psychothérapie, Paul Watzlawick, John
Weakland, Richard Fisch, Ed Le Seuil, 1975.
(2) Introduction aux sciences cognitives, Ed. Le Seuil, Sciences, 1998
(3) Un exemple dans la sphère privée: le couple
Des jeunes amoureux dont la croyance initiale est qu’ils s’aimeront
jusqu’à la mort bien plus que n’importe quel homme et quelle femme avant
eux (et notamment leurs parents) vont se trouver rapidement dans une
situation intenable s’ils n’ajustent pas leur idéal à la réalité. Cet
ajustement peut entraîner la fin de la relation ou, au contraire, sa
continuation. Cette continuation peut se faire vers le bas, dans la
dépression et la déception, ou vers le haut, dans l’acceptation
optimiste de la complexité de la vie. Les couples qui durent sont ceux
qui savent dépasser leur première crise, mais aussi toutes les
suivantes, renouveler sans cesse les raisons qu’ils ont d’exister.