Femmes cadres et dirigeantes: l'actualisation de l'animus

Jean-Louis Sentin Avril 2007

Y a-t-il une spécificité du management au féminin? Les femmes changent-elles la pratique du pouvoir?

Au plus haut niveau de la pyramide hiérarchique, je suis loin d'en être convaincu: il me semble que, passée la période de la nouveauté du pouvoir, lorsqu'elles sont intégrées dans le microcosme des dirigeants, les femmes se banalisent et ne se comportent pas différemment des hommes. En quoi le fonctionnement de Pat Russo, patronne d'Alcatel-Lucent, est-il influencé par son genre?

Reste que l'immense majorité des femmes managers navigue (comme leurs collègues masculins) dans d'autres eaux que celles des états-majors du CAC 40. Au-delà du sexisme résiduel qu'elles doivent constamment affronter (1) , je pense qu'elles ont à réussir au cours de leur carrière deux grands passages spécifiques: celui de la maternité, puis celui de la quarantaine.

Le grand passage de la maternité

Tiré d'un journal quotidien récent, voici le témoignage de V.M…, associée-gérante d'une banque d'affaires: "Aujourd'hui, l'accès équilibré des femmes et des hommes aux grandes écoles et universités est un acquis essentiel… Le principal obstacle à l'accès des femmes aux postes à responsabilité reste la difficulté à passer les années difficiles où tout se cumule, qu'on peut situer entre 28 et 35 ans. La grande majorité d'entre elles lâche prise à cette période charnière. C'est le moment des maternités, mais aussi des premières opportunités professionnelles. A force de jongler entre vie privée et vie professionnelle, elles décrochent. Elles ont l'impression de ne pas être assez disponibles pour leurs enfants, elles ne supportent plus d'être irascibles, d'être stressées. C'est une fatigue physique, morale et psychologique tout à fait normale. Mais sans doute ces femmes jettent-elles trop tôt l'éponge. Dans ces périodes difficiles, les entreprises ont un rôle essentiel à jouer… Je pense que la progression des femmes peut se faire par la négociation, en donnant de la flexibilité." Pour sa part, V.M… a eu la chance d'avoir un entourage professionnel compréhensif, qui lui a toujours laissé une grande liberté à l'arrivée de ses enfants. Ses départs en congé maternité comme ses retours ont été préparés, avec de nouvelles opportunités à la clé.

Sur ce premier grand passage, j'ai peu à dire faute d'avoir accompagné comme coach des femmes qui s'y trouvaient engagées. Parce qu'elles se débrouillent toutes seules, ou parce qu'elles n'ont pas le temps, ou parce que leur entreprise ne les identifie pas comme des personnes sur lesquelles il est utile de faire l'investissement d'un coaching, ou tout simplement parce que je suis hors de ce marché.

Le grand passage de la quarantaine (et +)

Le deuxième grand passage que les femmes managers ont à affronter est celui de la quarantaine. La symbolique des chiffres ronds n'ayant qu'une valeur indicative, ce passage peut aussi bien advenir à quarante-cinq ans, voire cinquante ou plus. Cela ne change rien à l'affaire. Par leur âge et leur niveau de responsabilité, ces femmes se situent dans le cœur de cible du coaching. Professionnellement, j'ai donc l'expérience de leur accompagnement.

La ressource de l'animus

Actualiser leur animus, que veux-je dire par là?

C'est une gageure de glisser dans cet article, comme s'il s'agissait d'une évidence, le concept complexe d'animus et d'anima. Et pourtant je m'y risque, faisant le pari que le lecteur ou la lectrice en aura une compréhension intuitive suffisante. En latin, anima signifie "âme", animus signifie "vent, souffle, esprit". Pour Karl Jung, l'être humain est dual. L'anima est le côté inconscient féminin de l'homme, l'animus le côté inconscient masculin de la femme (2).

Durant la première partie de leur parcours professionnel, beaucoup de femmes (pas toutes) ont dépensé une énergie importante à plaire, que ce soit par leur perfectionnisme et leur conscience professionnelle, leur dévouement et leur gentillesse, leur maternage, leur séduction ou toute autre attitude qui les a finalement poussées à occuper une position basse (3) : le prix du doute sur leur légitimité (4). Elles se sont comportées en héroïnes courageuses et compétentes, mais n'ont mobilisé que les ressources de leur féminité, c'est-à-dire une seule part d'elles-mêmes. Une part authentique et nécessaire, qu'elles aiment, à laquelle il n'est pas question de renoncer, mais qui, utilisée exclusivement, a limité leur ambition et leur réussite. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si cette part est la seule encouragée par le monde des hommes (5).

Pour une femme qui atteint l'âge de la maturité, reconnaître et s'approprier sa part masculine, c'est élargir la palette de ses ressources, se déployer de manière nouvelle et heureuse, aller vers plus de plénitude personnelle. Aucun risque qu'elle devienne une virago. Elle existera davantage. On ne l'aimera pas moins, on l'estimera plus.

Empruntant à Jacques Halbronn, je dirais que l'anima inspire l'attention à soi-même et aux très proches, dans des relations duales nécessitant de l'apprivoisement. L'animus tend au contraire à déléguer, à s'appuyer sur une dynamique collective, quitte à renoncer à s'exprimer. Il permet de fonctionner en réseau, il induit une forme de brassage auquel répugne l'anima, il conduit à de nouvelles synthèses et à l'abandon d'anciennes représentations. L'anima ne craint pas de se répéter tandis que l'animus improvise, échappe aux entraves de la mémorisation et au fardeau de l'observation immédiate et contingente des détails. Il crée.

Au moment où une femme prend en charge des responsabilités importantes, prétend exercer pleinement son leadership et conduire le changement d'une organisation, son animus est donc producteur d'une forte valeur ajoutée.

Un axe de travail pour le coaching

Dans mon métier de consultant, j'utilise sans cesse des modèles et des concepts, mais je n'ai qu'une croyance limitée dans leur pertinence pour décrire le réel. En revanche, je compte sur leur puissance heuristique, leur force métaphorique et symbolique, leur capacité à faire crépiter les neurones de mes clients, à éveiller leur imagination et leur énergie.

C'est dans cette perspective que j'invoque l'animus et l'anima. Mon expérience est que ces simples mots déclenchent souvent chez mes interlocutrices une réflexion libératrice, un changement de leurs représentations, un processus de transformation.

Au point que pour certaines d'entre elles, ils deviennent un thème majeur de leur réflexion, un axe du travail de changement dans lequel je les accompagne.

__________________________

(1) En 2006, 27 femmes occupent en France un poste d'administrateur dans une société du CAC 40, soit 6% de l'ensemble des sièges. 3% des grandes sociétés sont dirigées par une femme. Alors qu'elles représentent 46% de la population active, les femmes ne sont que 24% dans les postes d'encadrement du secteur privé, 12% dans la fonction publique. Leur salaire reste inférieur de 19% à celui des hommes.

(2) Reste qu'il faudrait savoir ce que l'on entend par "masculin" et "féminin" et ne pas oublier que nos représentations sont des productions sociales contingentes et datées. Cependant, Jung reste assez proche des occidentaux du XXI ème siècle que nous sommes pour que ses concepts éveillent en nous des résonances stimulantes.

(3) Le témoignage de V.M… est sur ce point édifiant: "Je n'aime pas mettre les gens dans des cases, mais j'ai l'impression que les femmes au pouvoir travaillent davantage dans le dialogue, qu'elles sont plus pragmatiques. Mais, souvent, je me suis demandé si cette recherche du consensus était réelle ou si elle ne masquait pas, en réalité, une peur de trancher dans le vif, comme un homme, au risque de déplaire. Ces qualités de dialogue et d'approche consensuelle peuvent donc se révéler des faiblesses."

(4) En réalité, les hommes doutent autant que les femmes de leur légitimité, mais ils mettent en œuvre des stratégies de compensation différentes. Peut-être le sujet d'un autre article?

(5) Bien entendu, la discrimination que je décris est courante mais pas systématique. Avec le renouvellement des générations, elle le sera de moins en moins. Ce qui aura pour effet accessoire de rendre mon propos obsolète. Tant mieux!