L'énergie du projet
Jean-Louis Sentin
Janvier 2005
Souvenez-vous, c'était il y a quinze ans seulement mais cela paraît le
double, tous les dirigeants proposaient à leur encadrement leur "Projet
d'entreprise".
Une idée de communicants, bien sûr, mais qui paraissait à ses débuts non
duplice: l'offre de partager une même vision et de marcher tous vers le
même but était présentée comme un pari gagnant - gagnant.
Après des débuts prometteurs, ces démarches ont rapidement perdu leur
sens et leur force:
- La même idéologie managériale conventionnelle, éculée , non
différenciatrice a fini par les inspirer toutes (inévitablement leader
sur son marché, l'entreprise relevait tous les défis, les managers
adhéraient avec enthousiasme, etc…).
- En même temps, la globalisation et l'hyper financiarisation des
logiques de gouvernance des entreprises cotées ont eu raison de leur
traditionnelle solidarité avec leurs cadres. Depuis lors, beaucoup
d'entre eux ont rejoint la cohorte des laissés pour compte des
réorganisations incessantes.
Et pourtant, même si le cynisme et la brutalité sont devenus des modes
de conduite des hommes dans certaines entreprises, c'est loin d'être la
règle générale. Bien au contraire, la plupart des dirigeants et des
managers savent qu'ils ne peuvent pas obtenir le meilleur de leurs
équipes avec les seuls moyens coercitifs. Ces équipes, ils souhaitent
loyalement les entraîner et les mobiliser, individuellement et
collectivement.
Oser être des porteurs de sens
Pour cela, je leur recommande d'oser être des "porteurs de sens",
reprenant à mon compte cette formule de Vincent Lenhart (1). Je suis
convaincu qu'une clé du leadership est bien d'être un porteur de sens,
ce qui signifie notamment:
- Avoir un comportement éthique.
- Proposer un projet.
Avoir un comportement éthique
Il y a matière à écrire plusieurs articles (et même un livre) sur
l'éthique du management. Ce n'est pas ici mon propos et je m'en tiendrai
à la question du projet.
Proposer un projet
Pour s'investir dans leur travail, les collaborateurs ont besoin d'y
trouver du sens, de contribuer à un projet.
Mais les projets attendus aujourd'hui n'ont pas grand chose à voir avec
les grands "Barnum" d'autrefois. Les gens veulent des utopies
stimulantes mais modestes.
Un projet ne peut plus être, comme il y a trente ans, une grande fresque
décrivant un avenir prévisible et planifié. Ni, comme il y a quinze ans,
un hymne à la gloire d’une entreprise supposée conquérante et peuplée de
conquérants. Il se réduit aujourd’hui, mais ce n’est pas rien, à
quelques principes et à une vision globale qui fondent l’identité
Il se décline en multiples sous-projets opérationnels impliquant des
équipes naturelles de travail.
La nécessaire part d’utopie que contient le projet n’est donc pas une
asymptote paradisiaque telle que les marxistes l’avaient imaginée sur le
modèle religieux et telle que l'avaient naïvement reprise à leur compte
les communicants des années quatre vingt. Elle est un espace proche,
atteignable de manière temporaire par des êtres qui savent que la partie
va continuer autrement. Une utopie modeste en quelque sorte, ou
partielle.
Pour les dirigeants, il s’agit de croire avec assez de confiance à cette
utopie pour amener les autres à y croire aussi.
Mais il s’agit aussi d’assumer avec simplicité les bifurcations
inévitables. Celles-ci sont inhérentes à la pérennité de toute forme
vivante. Au moment où elles se produisent, elles peuvent susciter un
sentiment de découragement, voire de désespoir. Mais lorsqu’on regarde
les avatars d’une entreprise d’un point de vue rétrospectif, il arrive
fréquemment qu’une grande cohérence apparaisse. Les bifurcations ne sont
pas nécessairement des trahisons. Elles peuvent être le moyen de
préserver, dans le long terme, la fidélité à l’essentiel.
L’importance du plaisir
Le projet ou les projets d'aujourd'hui sont loin d'être « gaulliens ».
De surcroît, il vaut mieux qu'ils soient hédonistes. C’est même une
condition de leur acceptation par les jeunes. Ceux-ci (je parle de ceux
qui ont les moyens de choisir) revendiquent dans leur activité
professionnelle une dimension créative, ludique, imaginaire. Faute de
quoi, ils zappent d’entreprise en entreprise à la recherche d’un
ré-enchantement (par opposition au désenchantement du monde évoqué par
Max Weber).
Dans ce contexte, quel(s) projet(s) faire émerger? Comment y mettre
assez de jouissance pour que les 25/40 ans mobilisent individuellement
et collectivement leur énergie dans l’intensité de l’instant et pas
seulement du futur ? Les réponses apportées à cette question nouvelle
sont, pour l’instant, de l’ordre du bricolage. A l’austère proposition
de Nietzsche :
«L’homme qui sait pour quoi il agit, supporte n’importe
quel comment», il faut désormais ajouter l’invitation du poète Horace:
«
Carpe diem », c’est-à-dire : « Profite du jour présent ».
L'énergie du projet
Pour conclure, un projet partagé est une puissante source d'énergie pour
une équipe. Dessiner ce projet, ou mieux, le donner à préciser et à
construire ensemble est un acte créatif de leadership
Vincent
Lenhart, Les responsables porteurs de sens, INSEP Consulting Editions, 2002.