Du chef de horde au manager:
une mutation difficile pour tout créateur de PME en forte croissance
Jean-Louis Sentin
Avril 2007
Tôt ou tard, la réussite place le dirigeant face au défi du management:
le développeur d'affaires efficace durant les périodes de création puis
de jeunesse de l'entreprise saura-t-il se transformer le moment venu en
développeur d'hommes et d'équipes? Ou bien, conformément au principe
de
Peter (1), atteindra-t-il son niveau d'incompétence? Condamnera-t-il son
affaire à stagner, voire à dépérir, sauf à passer la main? Cette
question se décline en quatre enjeux décisifs.
- Au fur et à mesure que l'entreprise devient plus mature et plus
complexe, le dirigeant réussira-t-il à passer d’un style de commandement
autocratique et intuitif à un mode de management structuré et
"délégatif" ?
- Ses proches collaborateurs parviendront-ils à sortir d’un schéma où
la
fidélité est la vertu première et développer, au delà de ce qu’ils
auraient osé imaginer, leurs compétences, leur autonomie, leur autorité
?
- Les nouveaux talents venus de l'extérieur trouveront-ils leurs
marques?
- Une véritable équipe de Direction émergera-t-elle, dont la
performance
l’emportera de manière convaincante sur celle de l’ancien système de
gouvernance ?
1-Un défi pour le dirigeant: passer du rôle primitif
de chef de horde à
celui de leader d'une organisation complexe, d'un comportement de
développeur d'affaires à celui de développeur d'hommes et d'équipes.
Pour réussir la création et le développement d'une entreprise, un
tempérament de chef de horde est un véritable avantage. Autoritaire et
talentueux, souvent charismatique, le dirigeant concentre tous les
pouvoirs entre ses mains. Sa stratégie est proactive, plus intuitive
qu’explicite, si bien que ses collaborateurs ne peuvent le suivre
qu’aveuglément. N’aimant guère les règles et les procédures, il n'en
édicte que rarement, ou de manière lacunaire, et elles valent pour les
autres plus que pour lui. Il est la loi, de manière souvent juste mais
arbitraire.
Comme tout suzerain, il tend à s'entourer d’un premier cercle de
lieutenants dont les qualités sont davantage la fidélité et l’obéissance
que l’autonomie et l’initiative. D'ailleurs il leur pardonne leurs
insuffisances et leurs erreurs, quitte à les malmener lorsqu’il les
prend en faute. Ainsi les tient-il dans sa main (2) .
Avec son personnel, le dirigeant est paternaliste, pour le meilleur
comme pour le pire. Cette observation n'est nullement péjorative:
comment ne pas être paternaliste quand on est un patron propriétaire qui
côtoie journellement chacun de ses employés? En retour, ses employés
l’aiment, l'admirent, le craignent et parfois le détestent tout en même
temps.
Et tout cela fonctionne à peu près tant que la réussite de l'entreprise
demeure modérée. Mais si le développement devient important, les
conditions du succès changent.
Le dirigeant ne peut plus tout contrôler et doit construire un vrai
système managérial capable de le relayer sur le terrain et de prendre en
charge une complexité croissante. Chef de horde devenu monarque absolu,
il lui faut se transformer en monarque constitutionnel. Or, l’Histoire
en témoigne, c’est rarement de leur plein gré que les souverains
acceptent la royauté parlementaire.
Un partenaire industriel ou financier qui entre dans le capital peut
pousser le chef d'entreprise sur cette voie. Si nulle pression ne
s'exerce, il lui faut beaucoup de conviction, de courage et de
persévérance.
Pour les dirigeants qui s’engagent dans cette démarche, il est plus aisé
de changer les organisations que leurs comportements personnels. Leurs
réflexes interventionnistes et autoritaristes ressurgissent à chaque
défaillance de collaborateurs novices dans leur nouveau rôle. Ils
envoient ainsi des messages contradictoires et paradoxaux qui inhibent
tout le monde.
Et pourtant, rien ne se fera s’il ne tiennent pas le cap: dans une
entreprise patrimoniale plus qu'ailleurs, le dirigeant est l’homme-clé
du processus de transformation.
2-Un défi pour les lieutenants: oser
devenir les membres à part entière d'un comité de direction.
Ce n’est pas simple pour les loyaux féaux d’un chef charismatique de se
transformer en membres d'un CODIR.
Certains lieutenants ne parviendront jamais à devenir des généraux. Soit
parce que la croissance de la société a généré une complexité qui les
dépasse, soit parce qu’ils n'imaginent pas de grandir, soit parce qu'ils
sont inhibés face à un patron qui conservera fatalement une grande part
de ses anciennes manières d'agir. A ceux-là, quelle place honorable
offrir?
Quant à ceux qui ont le potentiel et qui veulent saisir leur chance, ils
devront comme le dirigeant manifester beaucoup de courage et de
constance, ainsi qu'une forte capacité d'innovation et de
transformation:
- changement du regard qu'ils portent sur eux-mêmes, leurs collègues,
le dirigeant, l'entreprise, l'environnement.
- changement de leurs comportements.
3-Un défi pour les nouveaux entrants: réussir à trouver leur place.
Conscient que l'enjeu appelle des talents nouveaux, le dirigeant cherche
à l'extérieur des jeunes diplômés ou des cadres apporteurs d'expériences
inédites.
Ces femmes et ces hommes arrivent aussi avec des exigences: ils ne sont
pas prêts à s'accommoder d'un commandement sans règles ou de l'absence
des fondamentaux de la gestion des ressources humaines (entretiens
d'évaluation, négociation des objectifs, reporting…).
Seront-ils assez souples, créatifs et déterminés pour s'adapter aux
spécificités de l'entreprise et contribuer à sa transformation?
Ces "allogènes" seront-ils acceptés par les "autochtones"?
4-Un défi pour tous: créer une équipe de
direction.
L’énergie et le talent personnels de l’entrepreneur ne suffisent plus.
Le succès passe désormais par la construction permanente d’une équipe
de direction forte:
- constituée d'anciens et de nouveaux,
- solidaire,
- capable de relayer et d'inspirer le dirigeant qui l'anime,
- agile, imaginative et courageuse face à des enjeux croissants et
changeants.
Chacun, à la place qu'il occupe, devient co-responsable de la réussite.
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(1) Le Principe de Peter, de Lawrence J. Peter
et Raymond Hull, est une
satire de l'organisation du travail, où l'humour cache une réflexion
plus profonde qu'il n'y paraît. Paru originalement sous le titre
The Peter Principle, 1969, son titre est un clin d'oeil au principe de
plaisir de Freud, car « Peter » est non seulement un prénom en anglais,
mais désigne aussi le phallus en argot. Ce principe affirme que toute
personne tend à s'élever dans l'entreprise jusqu'à atteindre son niveau
d'incompétence. Le corollaire est que, avec le temps, tout poste sera
occupé par un incompétent incapable d'en assumer la responsabilité.
Tant qu'ils sont compétents, les employés sont en effet promus jusqu'à
ce qu'ils atteignent un niveau au dessus de leurs moyens. Ils y
resteront sauf crise majeure, bloquant ainsi le système.
(2) Paradoxalement, il arrive qu'un de ces
lieutenants échappe à sa
vigilance, surtout dans les organisations multi-sites : à l’abri du
regard du patron, il vit heureux et caché dans un fief qu’il s’est
taillé au fil du temps et où il n’en fait qu’à sa tête, au risque
d’aller à l’encontre de la stratégie de l’entreprise.