Champion à tout prix

Jean-Louis Sentin Octobre 2005

La performance globale du système disparate que constitue une entreprise ne s'obtient pas de la même manière que celle d'une équipe d'athlètes. D'autres enjeux entrent en considération: la pérennité, l'impact à court et long terme sur les collaborateurs, la complexité de l'organisation et de son environnement, le caractère aléatoire et incertain de leurs interactions.

1- Le culte de la performance sportive et son usage dans l'entreprise

Dans une interview récente (1) , Alain Ehrenberg suggère que le cas Laure Manaudou passionne les Français parce que la nageuse incarne le culte de la performance, cette nouvelle religion, mais aussi son refus. Selon l'auteur, la compétition sportive marie la concurrence et la justice, incarne une juste inégalité, résout la contradiction entre l'égalité de principe et l'inégalité de fait en mettant en scène un individu quelconque qui, par son seul mérite, sort de l'anonymat et se fait reconnaître. Il souligne que le culte de la performance prend son essor dans les années 1980 à travers trois déplacements:

Pour Ehrenberg, "l'individu conquérant et l'individu souffrant sont les côtés pile et face d'une même pièce. La responsabilité personnelle et la réussite ont pour corollaires l'insécurité personnelle, la vulnérabilité, la fragilité. Le thérapeute vient alors compléter l'entrepreneur". D'une certaine manière, celui-ci soigne dans la sphère privée les dommages subis dans la sphère professionnelle, participant ainsi, consciemment ou pas, à la marche du système.

2 - De la polarité ancienne "dominant-dominé" à la polarité nouvelle "gagnant-perdant"

Pour Alain Ehrenberg, la polarité "dominant-dominé" théorisée par Karl Marx dans son analyse de la société industrielle est en train de céder la place à la polarité "gagnant-perdant". En effet, l'égalité d'aujourd'hui serait une égalité de l'autonomie: "La lutte contre les inégalités ne consiste plus seulement à donner des chances égales dans une temporalité statique, mais à aider les personnes à devenir capables de saisir des opportunités dans une temporalité dynamique, une temporalité de trajectoire, … à restaurer la capacité à agir en tant qu'individu autonome".

L'auteur ne le dit pas dans l'interview, mais sans doute estime-t-il que le refus de Laure Manaudou de se soumettre plus longtemps à la logique de son coach Philippe Lucas puis à celle de son nouveau club italien est, paradoxalement, une manifestation de son autonomie.

Personnellement, je ferai les remarques suivantes:

3 - De l'athlète solitaire à l'équipe solidaire

Qu'à cela ne tienne, me répondra-t-on. Plutôt que de mettre l'accent sur des athlètes solitaires, mettons-le sur des équipes solidaires. Voilà des années que le foot-ball nous offre la métaphore d'un collectif où chaque joueur, qu'il soit un buteur star, un relayeur ou même un remplaçant sur le banc de touche, peut croire qu'il a sa chance, sa place, qu'il participe au succès, qu'il est fondé à se sentir momentanément dans une posture gagnant-gagnant (même si la réalité gagnant-perdant finit par rattraper le plus grand nombre). D'autres sports, et notamment le rugby qui connaît avec la Coupe du Monde une énorme médiatisation renforcent cette idée ou plutôt cette idéologie.